Québec : Projet de loi 23 sur l'hospitalisation sous contrainte : entre prévention des crises et risque de dérive coercitive
Situation
Le gouvernement québécois a déposé le projet de loi 23, qui propose de réformer en profondeur le cadre légal de l'hospitalisation sous contrainte des personnes en crise psychiatrique, en élargissant les critères d'intervention et en simplifiant les procédures judiciaires.
Contexte
La loi P-38 de 1997, cadre légal actuel, impose au Québec un standard parmi les plus exigeants au Canada : le critère de « danger grave et immédiat » pour justifier une hospitalisation forcée. Le meurtre de l'agente Maureen Breau, en 2023, par une personne en état de crise psychotique, a relancé le débat sur l'adéquation de ce cadre à la réalité clinique et sécuritaire.
Ce qui est confirmé
Le projet de loi 23 substitue au critère actuel la notion plus souple de « situation de danger », élargissant la marge d'appréciation des médecins et des forces de l'ordre. Il unifie les recours judiciaires devant un tribunal administratif spécialisé et prévoit un financement de 104,4 millions de dollars sur cinq ans, dont l'objectif de doubler le nombre d'intervenants en situation de crise (de 484 à 1 025). Il introduit également les directives psychiatriques anticipées.
Ce qui pose question
Des groupes de défense des droits et des juristes dénoncent un risque d'atteinte aux droits fondamentaux, consentement, liberté, confidentialité, et s'inquiètent d'un glissement vers des pratiques coercitives généralisées. L'Institut québécois de réforme du droit et de la justice recommandait de renforcer les services de soutien en amont, sans modifier les critères légaux. La réforme fait également l'impasse sur les carences chroniques d'accès aux soins psychologiques et aux ressources communautaires.
L'impact financier & organisationnel
L'investissement public de 104,4 millions sur cinq ans sera principalement consacré à la modernisation législative et au renforcement des effectifs d'intervenants. Les établissements de santé devront absorber les coûts opérationnels des hospitalisations et des mesures de contention supplémentaires. La création d'un tribunal administratif spécialisé nécessitera une vingtaine de juges additionnels.
Le regard du Cercle
Ce projet illustre un arbitrage politique difficile entre impératif sécuritaire et préservation des droits des personnes vulnérables. L'élargissement des critères peut permettre d'intervenir plus tôt dans les trajectoires de crise ; il comporte cependant le risque systémique d'utiliser la contrainte comme substitut aux défaillances du réseau de soins. Sans investissement parallèle significatif dans les soins précoces et volontaires, cette réforme risque d'alimenter un cercle vicieux de crises répétées, particulièrement pour les populations les plus marginalisées. Ce débat présente des résonances directes pour le contexte français : la loi du 5 juillet 2011 relative aux droits et à la protection des personnes faisant l'objet de soins psychiatriques sans consentement fait l'objet d'un réexamen depuis les États généraux de la psychiatrie, et les tensions entre prévention clinique et garanties procédurales y sont strictement analogues.
Recommandations
Cliniciens en psychiatrie et médecine générale : Documenter de manière rigoureuse et horodatée l'évaluation du danger lors de chaque situation susceptible de justifier une mesure de contrainte, en précisant les critères retenus et les alternatives envisagées.
Cliniciens : Proposer systématiquement des directives psychiatriques anticipées aux patients stabilisés, afin de sécuriser la relation thérapeutique en cas de crise future.
Équipes soignantes : Vérifier l'existence et la disponibilité des ressources communautaires alternatives avant toute décision d'hospitalisation sous contrainte, et tracer cette démarche dans le dossier.
Sources
- La Presse, Analyse du projet de loi 23 (24 mars 2026)
- Assemblée nationale du Québec, Texte du projet de loi 23
- Ligue des droits et libertés, Position critique sur le PL 23
Traçabilité : La Presse, Le Devoir, Assemblée nationale du Québec







